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Tribune de Genève

Attaqué, Tariq Ramadan se défend



mardi 18 janvier 2005, par Alain DUPRAZ


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LIVRE - L’intellectuel genevois répond aux critiques qui l’assaillent dans un livre-entretien


Il a été classé autrefois parmi "les Genevois qui font Genève", et même, l’an passé par le Time, dans les cent personnalités les plus influentes de la planète.

Une bonne ou mauvaise influence ? Depuis la diffusion, en octobre 2003, de son texte critiquant « les (nouveaux) intellectuels communautaires », Tariq Ramadan, 42 ans, a gravi quatre à quatre les marches de la notoriété. Le 20 novembre 2003, celle-ci faisait un bond grâce à l’agressivité habile de Nicolas Sarkozy qui l’attirait dans une chausse-trape sur le foulard lors d’un Cent minutes pour convaincre (France 2). Plus récemment, après s’être vu refuser sans explication l’entrée aux Etats-Unis où une place d’enseignant lui était offerte, il remontait malgré lui à la « une » : trois livres, un Envoyé spécial (France 2) très critique et d’autres émissions radio lui ont été récemment consacrés !

Face à ce déluge qui l’assaille, il fallait bien que l’ex-doyen du Collège de Saussure réagisse. C’est fait : le 26 janvier sort un livre-entretien de 300 pages Faut-il faire taire Tariq Ramadan ? d’Aziz Zemouri (Editions de l’Archipel).

L’auteur, journaliste au Figaro , y questionne sans relâche Tariq Ramadan sur plus de 200 pages. Zamouri introduit la conversation avec un soigneux rappel des controverses entourant le personnage. Il interroge de nombreux acteurs de la vie sociale, altermondialiste ou intellectuelle française, favorables ou opposées au trublion musulman. Sous forme d’une longue interview, l’auteur cerne le
Genevois dans ses diverses facettes. Certaines pages apparaissent complaisantes, d’autres moments sont très disputés.

Religion, sexualité, altermondialisme, on aborde toutes les questions, toutes les polémiques déclenchées depuis deux ans. Aussi brillant qu’à l’ordinaire, et sans être pressé par les caméras, Tariq Ramadan s’en sort avec les honneurs. Son brio ne l’empêche pas d’être moins convaincant sur certains sujets (l’égalité homme-femme) que sur d’autres (sa détermination réformiste de l’islam). Ses détracteurs y trouveront certainement matière à en remettre une couche.

Le lecteur qui veut savoir découvrira un Genevois comme la République n’en produit guère. Au passage, Ramadan rend un bel hommage à feu Pierre Dufresne. L’ancien rédacteur en chef du Courrier , qu’il a connu à dix-huit ans, « m’a changé, dit-il. Ce chrétien convaincu m’a beaucoup apporté sur le plan de l’intégrité intellectuelle ». Un chrétien a donc participé à sa formation. D’autres s’occupent de le déformer. Contre toutes les critiques qui fusent, il répond tranquillement : « Des preuves svp ! » Antisémite ? La seule plainte déposée contre lui n’a pas abouti - à ce jour. Double discours ? Il aurait depuis longtemps perdu toute crédibilité auprès des musulmans sans un minimum de sincérité. Tariq Ramadan dérange trop de gens pour que sa vie s’écoule comme un long fleuve tranquille. Il n’a pas fini d’être attaqué.

Combien de plaintes contre vous, M. Ramadan ?

Vous suscitez une vaste polémique. Trois livres vous ont déjà attaqué, deux autres sont en préparation. Vous intentez des procès. On dépose plainte contre vous. Combien de procédures vous concernant sont en cours ?
Je n’ai déposé que trois plaintes pour diffamation. Contre Lyon-Mag , j’ai gagné : le jugement a été confirmé en appel le 9 novembre dernier. Contre Antoine Sfeir, le tribunal a confirmé la diffamation, mais estimé que son auteur était de bonne foi.
Contre Le Temps , la plainte n’a pas abouti pour vice de procédure.
Il n’y a eu qu’une seule plainte déposée contre moi : celle de l’Union des étudiants juifs de France, pour antisémitisme, à propos du texte que j’ai diffusé en septembre 2003 sur les intellectuels communautaires. Elle n’a pas abouti. Les intellectuels visés - qui m’ont pourtant voué aux gémonies - n’ont pas déposé plainte, ni appuyé celle de l’UEJF.

Vous dérangez beaucoup de gens. Vous êtes suisse et musulman. On ne sait pas très bien où vous classer. Vous sentez-vous arabe ou européen ?
Européen. Je suis d’origine égyptienne, ce qui est une grande richesse. Mais mon rapport au monde se fait depuis l’Occident. Ma formation, ma pensée, est de culture française.

Ce qui ne vous empêche pas d’être musulman...
Cela gêne beaucoup de gens : je suis occidental et musulman. Or, beaucoup d’Européens perçoivent l’islam comme une religion étrangère à l’Europe, ce qui est faux d’un point de vue historique.
Il est vrai que, sociologiquement, l’islam est encore très lié à l’immigration. D’autres tentent d’enraciner l’idée que l’islam est incompatible avec l’Occident. C’est faux, je suis la preuve du contraire.

L’islam en Europe pose néanmoins problème. Il y a des points d’accrochage ?
Parce que nous sommes dans une phase de transition, qui crée des tensions.
Mais certaines ne sont que symboliques : c’est le cas du foulard en France. Ailleurs, il ne fait pas problème.

Le foulard, justement : vous êtes pour ou contre ?
Le Coran dit qu’on ne peut ni l’imposer, ni interdire de l’enlever. C’est ma position.

On vous reproche fréquemment de tenir un double discours ?
Ce sont des allégations qui n’ont jamais été prouvées. Mon discours est original, ce qui surprend certains, et nuancé, ce qui en amène d’autres à parler d’ambiguïté.
J’ai aussi des détracteurs qui ne sont pas neutres, ni d’un point de vue idéologique, ni dans leurs recherches.

Lors de votre débat avec Nicolas Sarkozy, on n’a pas admis que vous parliez de moratoire à propos de la lapidation.

Je suis contre son application, mais mon but est de faire évoluer les mentalités depuis l’intérieur du monde musulman. (Vous n’avez aucune chance de le faire de l’extérieur.) Demander un moratoire, c’est stopper une
pratique. Amnesty International demande aussi un moratoire à propos de la peine de mort : personne ne trouve cela offusquant.

A cause du refus des Etats-Unis de vous accorder un visa, vous avez perdu vos charges d’enseignement. Comment vivez-vous et qu’allez-vous faire ?
Je vis sur mes réserves. Mais sans revenus, cela ne pourra pas durer.
Je ne sais pas encore ce que je vais faire, je réfléchis.
(adu )





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