Allez en paix
Allez en paix, mon cher tourment,
Vous m’avez assez alarmée,
Assez émue, assez charmée...
Allez au loin, mon cher tourment,
Hélas ! mon invisible aimant !
Votre nom seul suffira bien
Pour me retenir asservie ;
Il est alentour de ma vie
Roulé comme un ardent lien :
Ce nom vous remplacera bien.
Ah ! je crois que sans le savoir
J’ai fait un malheur sur la terre ;
Et vous, mon juge involontaire,
Vous êtes donc venu me voir
Pour me punir, sans le savoir ?
D’abord ce fut musique et feu,
Rires d’enfants, danses rêvées ;
Puis les larmes sont arrivées
Avec les peurs, les nuits de feu...
Adieu danses, musique et jeu !
Sauvez-vous par le beau chemin
Où plane l’hirondelle heureuse :
C’est la poésie amoureuse :
Pour ne pas la perdre en chemin
De mon coeur ôtez votre main.
Dans votre prière tout bas,
Le soir, laissez entrer mes larmes ;
Contre vous elles n’ont point d’armes.
Dans vos discours n’en parlez pas !
Devant Dieu pensez-y tout bas.
A CELLES QUI PLEURENT
Vous surtout que je plains si vous n’ êtes chéries,
vous surtout qui souffrez, je vous prends pour mes
soeurs :
c’ est à vous qu’ elles vont, mes lentes rêveries,
et de mes pleurs chantés les amères douceurs.
Prisonnière en ce livre une âme est contenue.
Ouvrez, lisez : comptez les jours que j’ ai soufferts.
Pleureuses de ce monde où je passe inconnue,
rêvez sur cette cendre et trempez-y vos fers.
Chantez ! Un chant de femme attendrit la souffrance.
Aimez ! Plus que l’ amour la haine fait souffrir.
Donnez ! La charité relève l’ espérance :
tant que l’ on peut donner on ne veut pas mourir !
Si vous n’ avez le temps d’ écrire aussi vos larmes,
laissez-les de vos yeux descendre sur ces vers.
Absoudre, c’ est prier. Prier, ce sont nos armes.
Absolvez de mon sort les feuillets entr’ ouverts !
Pour livrer sa pensée au vent de la parole,
s’ il faut avoir perdu quelque peu sa raison,
qui donne son secret est plus tendre que folle :
méprise-t-on l’ oiseau qui répand sa chanson ?
J’AVAIS FROID
Je l’ ai rêvé ! C’ eût été beau
de s’ appeler ta bien-aimée,
d’ entrer sous ton aile enflammée,
où l’ on monte par le tombeau.
Il résume une vie entière,
ce rêve lu dans un regard :
je sais pourtant que ta paupière
en troubla mes jours par hasard.
Non, tu ne cherchais pas mes yeux
quand tu leur appris la tendresse.
Ton coeur s’ essayait sans ivresse,
il avait froid, sevré des cieux.
Seule aussi dans ma paix profonde,
vois-tu ! J’ avais froid comme toi,
et ta vie, en s’ ouvrant au monde,
laissa tomber du feu sur moi.
Je t’ aime comme un pauvre enfant
soumis au ciel quand le ciel change ;
je veux ce que tu veux, mon ange,
je rends les fleurs qu’ on me défend.
Couvre de larmes et de cendre
tout le ciel de mon avenir :
tu m’ élevas, fais-moi descendre.
Dieu n’ ôte pas le souvenir !
A QUI ME L’A DEMANDE
quoi ! Vous voulez savoir le secret de mon sort ?
Ce que j’ en peux livrer ne vaut pas qu’ on l’ envie :
mon secret, c’ est mon coeur ; ma souffrance, la vie ;
mon effroi, l’ avenir, si Dieu n’ eût fait la mort !
PRIERE DE FEMME
Mon saint amour ! Mon cher devoir !
Si Dieu m’ accordait de te voir,
ton logis fût-il pauvre et noir,
trop tendre pour être peureuse,
emportant ma chaîne amoureuse,
sais-tu bien qui serait heureuse ?
C’ est moi. Pardonnant aux méchants,
vois-tu ! Les mille oiseaux des champs
n’ auraient mes ailes ni mes chants !
Pour te rapprendre le bonheur,
sans guide, sans haine, sans peur,
j’ irais m’ abattre sur ton coeur,
ou mourir de joie à ta porte.
Ah ! Si vers toi Dieu me remporte,
vivre ou mourir pour toi, qu’ importe ?
Mais non ! Rendue à ton amour,
vois-tu ! Je ne perdrais le jour
qu’ après l’ étreinte du retour.
C’ est un rêve ! Il en faut ainsi
pour traverser un long souci.
C’ est mon coeur qui bat : le voici,
il monte à toi comme une flamme !
Partage ce rêve, ô mon âme !
C’ est une prière de femme,
c’ est mon souffle en ce triste lieu,
c’ est le ciel depuis notre adieu :
prends ! Car c’ est ma croyance en Dieu !
Marceline Desbordes-Valmore (1786 - 1859)