ET LA TERRE SE TRANSMET COMME LA LANGUE
Ils sont rentrés
Au terme du long tunnel à leurs
miroirs, et rentrés
Quand solitaires ou rassemblés, ont
retrouvé le sel de leurs frères et
délaissé
Les légendes de la défense des places
pour l’ordinaire des mots
Ils ne lèveront plus s’ils veulent,
mains ou bannières aux miracles
Ils sont rentrés célébrer l’eau de leur
existence, et ordonner cet éther
Marier leurs fils à leurs filles, faire
danser un corps dans le marbre estompé
Suspendre à leurs plafonds tresses
d’oignons, cornes grecques et ail pour
l’hiver
Traire les pis de leurs chèvres et
nuages qui ont coulé des livrées des
colombes
Ils sont rentrés aux confins de leur
obsession, à la géographie de la magie
divine
Au tapis de feuilles de bananier dans
la terre des tracés anciens
Une montagne sur la mer
Derrière les souvenirs deux lacs
Un littoral pour les prophètes
(...)
Jamais partis, jamais arrivés. Leurs
coeurs sont des amandes dans les rues.
Les places étaient plus vastes qu’un
ciel qui ne les recouvrait point. Et la
mer les oubliait. Ils distinguaient
leur nord de leur sud, lâchaient les
colombes de la mémoire vers leurs
premières tourelles et capturaient chez
leurs martyrs un astre qui les guidait
à l’ogre de l’enfance. Chaque fois
qu’ils disaient : Nous y sommes ? le
premier d’entre eux dégringolaient
l’arc des commencements. Toi le héros,
laisse-nous que nous puissions te
porter vers une autre fin. Périsse le
commencement ! Toi le héros ensanglanté
des longs commencements, dis-nous,
longtemps encore notre voyage ne sera
que commencement ? Toi le héros qui gis
sur les pains d’avoine et le duvet des
amandes, nous embaumerons de rosée la
plaie qui tarit ton âme, nous
l’embaumerons du lait d’une nuit
éveillée, de la fleur de l’oranger, de
la pierre qui saigne, du chant, notre
chant, et d’une plume prise au phénix.
Et la terre se transmet comme la langue
Leur chant, pierre qui racle le soleil.
Ils étaient bons et ironiques
Ne connaissaient danse et mizmar qu’aux
funérailles des camarades partants
Ils aimaient les femmes tout comme les
fruits, les principes et les chats
Comptaient les années par l’âge de
leurs morts et partaient pour les
obsessions
(...)
De quel songe s’élever ?
Lequel rêver ?
Avec quoi pénétrer dans le jardin des
portes ?
Et l’exil est l’exil
Et ils savaient leur chemin jusqu’à son
terme et rêvaient
Venus du lendemain à leur présent, ils
savaient
La destinée des chansons dans leurs
gorges et rêvaient
De l’oeillet du nouvel exil sur la
clôture de la maison, savaient
Le sort des faucons s’ils se fixent
dans les palais, et rêvaient
Du combat de leur narcisse avec le
paradis quand il devient leur exil, et
savaient
L’avenir de l’hirondelle quand le
printemps l’embrase, et rêvaient
Du printemps de leur obsession qui
viendrait ou ne viendrait, et savaient
Ce qu’il advient lorsque le rêve naît
du rêve
Et savaient, et rêvaient et rentraient
et rêvaient et savaient et rentraient
et rentraient et rêvaient et rêvaient
et rentraient
IL NOUS MANQUAIT UN PRESENT
Partons tels que nous sommes :
Une dame libre
Et son ami fidèle.
Partons ensemble dans deux chemins.
Partons tels que nous sommes, unis
Et séparés.
Rien ne nous fait mal,
Ni le divorce des colombes
Ni le vent autour de l’église ...
Ou le froid au creux des mains.
Les amandiers n’ont pas assez fleuri.
Souris et ils fleuriront encore
Entre les papillons de tes fossettes.
Sous peu nous aurons un autre présent.
Retourne-toi, tu ne verras
Qu’exil, derrière toi :
Ta chambre à coucher,
Le saule de la place,
Le fleuve derrière les immeubles de
verre
Et le café de nos rendez-vous ... tous,
tous
Prêts à se muer en exil.
Soyons donc bons !
(...)
Partons, tels que nous sommes :
Une femme libre
Et son ami fidèle
Partons tels que nous sommes.
De Babylone, nous sommes venus
Avec le vent
Et vers Babylone, nous marchons ...
Mon voyage n’était pas suffisant
Pour que, sur ma trace, les pins
Se changent en mots de louanges du lieu
méridional.
Nous sommes bons ici. Vent du nord,
Notre vent, et méridionales, les
chansons.
Suis-je une autre toi ?
Et toi, un autre moi ?
Ce n’est pas mon chemin à la terre de
ma liberté,
Mon chemin à mon corps
Et moi, je ne serai pas moi à deux fois
Maintenant que mon passé a pris la
place de mon lendemain,
Que je me suis scindée en deux femmes.
Je ne suis ni orientale
Ni occidentale
Et je ne suis pas un olivier qui a
ombragé deux versets.
Partons donc.
" Pas de solutions collectives aux
obsessions personnelles. "
Il ne suffisait pas d’être ensemble
Pour être ensemble ...
Il nous manquait un présent pour voir
Où nous étions. Partons tels que nous
sommes,
Une femme libre
Et son vieil ami.
Partons ensemble dans deux chemins.
Partons ensemble
Et soyons bons ...
(...)
Plus rares sont les roses
S’envolent les colombes
S’envolent les colombes
Se posent les colombes
Prépare-moi la terre, que je me repose
Car je t’aime jusqu’à l’épuisement
Ton matin est un fruit offert aux
chansons
Et ce soir est d’or
Nous nous appartenons lorsque l’ombre
rejoint son ombre dans le marbre
Je ressemble à moi-même lorsque je me
suspends
Au cou qui ne s’abandonne qu’aux
étreintes des nuages
Tu es l’air se dénudant devant moi
comme les larmes du raisin
L’origine de l’espèce des vagues quand
elles s’agrippent au rivage
Et s’expatrient
Je t’aime, toi le commencement de mon
âme, toi la fin
S’envolent les colombes
Se posent les colombes
Mon aimé et moi sommes deux voix en une
seule lèvre
Moi, j’appartiens à mon aimé et mon
aimé est à son étoile errante
Nous entrons dans le rêve mais il
s’attarde pour se dérober à notre vue
Et quand mon aimé s’endort je me
réveille pour protéger le rêve de ce
qu’il voit
J’éloigne de lui les nuits qui ont
passé avant notre rencontre
De mes propres mains je choisis nos
jours
Comme il m’a choisi la rose de la table
Dors, ô mon aimé
Que la voix des murs monte à mes genoux
Dors, mon aimé
Que je descende en toi et sauve ton
rêve d’une épine envieuse
Dors, mon aimé
Sur toi les tresses de ma chevelure.
Sur toi la paix
(...)
J’ai vu le pont
L’Andalousie de l’amour et du sixième
sens
Sur une larme désespérée
Elle lui a remis son c ?ur
Et a dit : l’amour me coûte ce que je
n’aime pas
Il me coûte mon amour
Puis la lune s’est endormie
Sur une bague qui se brisait
Et les colombes se sont envolées
L’obscurité s’est posée
Sur le pont et les amants
S’envolent les colombes
S’envolent les colombes
Mahmoud Darwich