Bashar al Asad est un dictateur ; son régime est une dictature. Durant les premiers jours de la répression, certaines voix ont essayé de l’exonérer de la responsabilité de la torture et du meurtre de centaines de manifestants civils, y compris de nombreuses femmes et de nombreux enfants. La responsabilité ne lui incombait pas à lui, disaient-elles, mais plutôt à quelques tortionnaires toujours aux commandes depuis l’ère de son père. Quel mensonge, quelle déformation des faits et de la grossière réalité politique ! Puis la vérité a commencé à être révélée, jour après jour, à travers les témoignages de ceux qui avaient vu ce qui s’y passait, à travers les images et les rapports. Human Rights Watch et de nombreuses autres organisations ont révélé (et continuent de révéler) l’étendue des atrocités.
De jeunes garçons, à peine plus âgés de 9, 10 ou 12 ans, ont été arrêtés et torturés, leurs ongles arrachés, leurs dents cassées, ils ont été abusés sexuellement et mutilés. Quelle honte ! Dans les rues, des manifestants non armés ont été abattus lorsqu’ils descendaient dans la rue. Des hommes, des femmes, des personnes innocentes - dépeints par le régime comme étant des conspirateurs, des terroristes, des islamistes radicaux - ont été tués de sang froid ; des villages entiers et des villes entières ont été “nettoyées” du “fléau”. Lundi 20 juin, Bashar al Asad a prononcé un discours incroyable, promettant le “dialogue national”, “une réforme à mettre en œuvre au moyen de réunions consultatives”. Le journaliste Robert Fisk a eu raison de décrire le discours comme étant “une insulte tant aux vivants qu’aux morts”. Deux jours plus tard, l’armée de Bashar marchait vers la frontière turque où des milliers de réfugiés essayaient d’échapper à l’horreur. Certains ont réussi à se mettre à l’abri en Turquie ; d’autres sont toujours sur le sol syrien et craignent le pire.
La soi-disant communauté internationale est presque silencieuse, et/ou paralysée. Les soulèvements tunisien et égyptien ont bénéficié d’une large couverture médiatique et d’aide. Pourquoi rien n’est-il fait dans le cas de la Syrie ? La cruauté des régimes successifs d’Assad, tant du père Hafez que de son fils Bashar (ainsi que de son frère Maher qui commande la Quatrième Division de l’armée d’élite), est bien documentée. En Tunisie et en Egypte, les révolutions ont été saluées ; la “nouvelle ère de démocratisation” a nourri d’espoir les capitales occidentales. On a même entendu parler de “printemps arabe”. Cependant, ce printemps semble s’être mué en hiver en Syrie (ainsi qu’au Bahreïn). Tant de considérations géopolitiques et économiques ont la primauté sur la liberté et la dignité des peuples. Dans le monde arabe (et globalement le Sud) la démocratie est une bonne chose, tant que les intérêts occidentaux sont protégés. De même, dans le monde arabe (et globalement le Sud), une dictature n’est pas une mauvaise chose, tant que les intérêts occidentaux sont protégés. Le soi-disant “printemps arabe” dégage une odeur nauséabonde de froids calculs et de profits. Cela n’a rien à voir avec de l’éthique et de la morale, mais cela a surtout à voir avec du pouvoir et de l’argent.
La Syrie est un pays crucial et complexe. Au delà du monopole du pouvoir de la minorité alaouite qui s’exerce au moyen d’un mélange d’autocratie et de terreur, personne n’est capable de prédire de possibles alternatives politiques. Les forces de l’opposition, allant de la Gauche aux Frères Musulmans, ne remportent la sympathie ni des Etats Unis ni d’Israël. Alors que l’état d’Israël a longtemps compris comment il pouvait bénéficier des avantages du dictateur syrien jouant le rôle d’ennemi utile, Israël s’inquiète d’un régime démocratique qui donnerait de la voix à la colère de la population au sujet de l’humiliation des Palestiniens et de la colonisation qui perdure sur les terres palestiniennes. Ce qui vaut pour l’Egypte vaut aussi pour la Syrie : Israël est incapable de tolérer des régimes démocratiques dans le monde arabe et préfère avoir affaire à des autocrates impitoyables en mesure de garantir une paix contrôlée. Il y a aussi le facteur iranien ; de nouvelles alliances potentielles pourraient émerger si un nouveau régime arrivait au pouvoir en Syrie. Bashar, suivant les traces de son père, a accepté de jouer un rôle contradictoire dans la région, un rôle qui convenait tant aux Etats Unis qu’à Israël : il était le “méchant” avec lequel ils pouvaient continuer à parler et qui acceptait le statu quo en remettant en cause (avec profit) le processus de paix - un rôle complexe et contradictoire, mais très utile.
L’équation kurde est critique dans la région et pourrait expliquer - parmi d’autres facteurs - les hésitations de la Turquie. Si le régime de Bashar s’écroule, il serait possible qu’émergent de nouvelles alliances et revendications qui pourraient être très difficiles pour la Turquie et le rôle qu’elle veut maintenir sur le plan régional et international. Les alliés de la Syrie, la Russie et la Chine, voient dans le régime actuel la voie à travers laquelle ils peuvent accéder, et sont en train d’accéder, à la prospérité et aux marchés du Moyen Orient. La Syrie est un facteur clé dans la région ; si le “printemps arabe” s’empare de Damas, il générerait des inquiétudes pour plusieurs pouvoirs régionaux et étrangers. Il existe de fait beaucoup de considérations, beaucoup de défis.
Une chose semble toutefois claire. Le printemps arabe ne sera un véritable printemps qu’à condition que le régime syrien s’écroule et ouvre la voie à un véritable système politique démocratique et non corrompu. Tel est le vrai chemin vers la liberté et l’autonomie dans la région. La Tunisie et l’Egypte peuvent encore être contrôlées. L’équilibre du pouvoir ne favorise encore ni l’autonomie, ni une société civile libre. Pour accomplir le premier pas vers ce “printemps”, il faut se débarrasser de Bashar et de son régime... sinon, le “printemps” ne serait rien qu’un mot vide de sens tandis qu’en coulisses rien ne change. La Syrie est cruciale - et sera un élément révélateur.
Aujourd’hui, la population syrienne est victime à la fois d’un régime politique cruel et et de calculs économiques très cyniques. Même s’il est difficile d’intervenir, la passivité internationale actuelle est intolérable. Il importe de nous rappeler qu’en politique, il n’y a pas de place pour la naïveté. Les pouvoirs sont mus par des intérêts et il est du devoir des forces démocratiques - du monde entier, quelle que soit leur culture ou leur religion - de démontrer que, sur le long terme, la dignité, la liberté et la démocratisation ne sont pas juste de belles paroles qui viseraient à manipuler, mais également des politiques à mettre en œuvre dans l’intérêt de tous. Les populations opprimées n’oublieront jamais. L’Histoire a une mémoire.





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