Allongée sous un grand hêtre dont les ramures protègent comme de larges mains qui écartent leurs doigts verts, j’entends les oiseaux - et non j’écoute - et je vois - et non je regarde - les avions qui, quelques kilomètres au-dessus, montrent leurs ventres contenant des dizaines, voire des centaines de personnes ignorant que je suis couchée, les bras écartés, dans la même position que leur oiseau de métal.
Ne rien sentir, ni le chaud, ni le froid, ni les conflits, ni les malheurs, ni les tristesses, ni les déceptions, ni les désamours. Etre sous les hêtres.
Etre comme les bouddhistes qui se distancent des sensations.
Pour eux, "il y a" l’envie de boire, "il y a" la douleur ou "il y a" la fatigue et non "j’ai" soif, "j’ai" mal ou "je" n’en peux plus ...
Quelque fois, et c’est certainement Le Bonheur, "on" y parvient un instant ou plutôt justement "il y a" cet instant...
Devant, dans une clairière qu’on devine dévastée, un jeune pin de 25 mètres au moins, seul et très mince, se détache sur l’azur.
Bien plus loin, à sa gauche, quelques spécimens âgés, imperceptiblement, oscillent.
Je me prends à deviner sa vie, sa jeunesse, ses épreuves, ses capacités.
Que fait ici cet arbre aussi fin et aussi haut, dont le tronc est totalement dénudé et où seule la cime verdoyante se détache comme une tête et se balance dans les souffles élevés ? Que vit-il seul au milieu de rien ?
Lorsque la forêt était encore là, il a certainement voulu trouver sa place parmi les autres. Il s’est donc frayé un chemin et a poussé très vite pour arriver à la lumière.
D’autres, se sentant seuls ou en danger, poussent plutôt en largeur pour montrer qu’ils existent ou pour s’entourer d’une carapace protectrice.
Mais lui, afin de ne pas étouffer, a dû atteindre la clarté au plus vite. Il n’a donc pas eu le temps de se solidifier. Sa frondaison ayant atteint celles des autres conifères, il existait, il vivait sans voir qu’il était maigre. Entouré et serré qu’il était par ses congénères.
Maintenant qu’une tempête a tout dévasté, il se retrouve bras ballants, vacillant, comptant sur ses racines qu’il espère solides pour résister aux suivantes. C’est sûr qu’il avait moins de prise au vent que ses collègues plus larges et plus vieux. Ils sont tombés. Terrassés. Lui est resté. Tout seul.
Grâce à sa souplesse et à sa ligne.
Mais aujourd’hui, il hoche la tête. Comment faire pour résister aux grands vents ?
Plus rien ne le protège à présent. Ou plutôt si, sa souplesse toujours, l’autorise sans doute à être plié en deux lors des tourmentes.
Cela lui permet de parler à ce tout jeune hêtre, juste à côté de lui, probablement infiniment petit à l’époque du cataclysme et qui en profite maintenant pour s’élancer à ses côtés, comme pour le rattraper.