LONDRES, 8 nov 2005 (AFP)
Pour l’intellectuel musulman controversé Tariq Ramadan, la classe politique française ne doit pas "islamiser la question de la banlieue" si elle veut répondre efficacement à la violence urbaine qui secoue la France depuis le 27 octobre.
Olivier Lucazeau : Cette violence urbaine est-elle une simple poussée de fièvre ?
Tariq Ramadan : Dans tout ce qui se passe actuellement, il y a bien sûr des groupes qui sont dans le pur vandalisme, dans la violence sauvage. Mais le phénomène ne s’arrête pas là. Il y a des événements objectifs à la source de cette flambée de violence, qui touchent une fibre extrêmement sensible du rapport que les habitants des banlieues ont avec la société française. Des habitants qui ont l’impression que leurs morts comptent moins, que de toute façon on peut les tutoyer, les insulter.
Nous sommes tous en train de perdre pied dans les banlieues. Même les
associations dites musulmanes sont de plus en plus déconnectées. La fracture est profonde. Les "grands frères" sont paumés car ils sont en face d’une violence qu’ils ne connaissent pas. Les jeunes tirent sur la police, nous
faisons face à une américanisation en terme de violence.
En tout cas il ne faut absolument pas islamiser la question de la banlieue.
La question à laquelle doit répondre la France n’est absolument pas celle du
religieux.
OL : Quelles sont les racines de ce malaise ?
TR : On est obsédé par le communautarisme religieux, mais on ne voit pas le communautarisme socio-économique qui gangrène la France, avec des espaces qui sont en train de se ghettoïser entre les banlieues d’un côté, les régions et les espaces résidentiels pour les plus riches et les autres pour les classes moyennes.
Il faut lutter contre cette espèce de racisme institutionnalisé, il y a des
citoyens de seconde zone en France, c’est ça la réalité.
OL : Comment réagir face à ce phénomène ?
TR : Ma position est extrêmement claire : il faut que l’ordre revienne, la
violence n’est pas la solution et il va évidemment falloir prendre des
sanctions par rapport aux gangs.
La politique sécuritaire se comprend, mais elle ne sera efficace que si on
l’intègre à une politique globale. Il y a des chantiers sur lesquels on ne peut
pas ne pas travailler, et notamment la question scolaire, l’école à deux
vitesses, à trois vitesses dans les banlieues.
Il nous faut un Jaurès contemporain. C’est Jaurès qui a dit que la question
religieuse doit être évacuée pour qu’on en vienne à la question sociale.
L’unité de la France, de la République, c’est un mythe sur le plan
socio-économique, et la question de la laïcité ce n’est pas le problème.
Les propos de M. Sarkozy (qui a parlé de "racaille") sont inadmissibles ce n’est pas en insultant une partie de la France qu’on protège l’autre.
Propos recueillis par Olivier LUCAZEAU